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Lieu

Félix ÉBOUÉ au Panthéon national, Paris
PARIS
Monuments et lieux commémoratifs
Événements culturels

"JOUER LE JEU !", Discours de Félix ÉBOUÉ le 1er juillet 1937

Dates
30 juin 2015 > 31 août 2017
Adresse
Lycée Carnot - Félix ÉBOUÉ au Panthéon national, Paris - 28 rue Jean Jaurès - 97110 Pointe-à-Pitre
Téléphone
05 90 82 83 48

JOUER LE JEU !

En 1937, Félix ÉBOUÉ prononçait cette adresse à la jeunesse.
Elle n'a pas pris une ride et nous rappelle à l'essentiel, en ces temps difficiles:
"À cette jeunesse dont on veut, de part et d'autre, exploiter les inquiétudes pour l'embrigader..."


JOUER LE JEU !

Lycée Carnot, à Pointe-à-Pitre, le 1er juillet 1937.

À cette jeunesse que l’on sent inquiète, si incertaine devant les misères de ces temps qui sont les misères de tous les temps ; à cette jeunesse, devant les soucis matériels à conjuguer ; à cette jeunesse dont on veut de part et d’autre, exploiter les inquiétudes pour l’embrigader ; à cette jeunesse qui me fait penser à ce mot de GUYAU : "pour connaître et juger la vie il n’est pas besoin d’avoir beaucoup vécu, il suffit d’avoir beaucoup souffert " ; à cette jeunesse, généreuse et spontanée, n’ai-je pas le devoir, me tournant vers elle, de l’adjurer à mon tour de rester indépendante.

N’ai-je pas pour obligation de lui dire: ne te laisse pas embrigader, ne souffre pas que l’on t’enseigne comme suprême idéal le fait de marcher au pas, en colonnes parfaites, de tendre la main ou de montrer le poing. En l’acceptant, tu consacreras le triomphe de la lettre au détriment de l'esprit, parce qu'on t'aura enseigné que le rite tient lieu de culte.
Ne devons-nous pas conserver à cette jeunesse ses qualités essentielles : l’indépendance, la fierté, l’orgueil, la spontanéité, le désintéressement ?
Je ne résiste pas, quant à moi, au désir de vous indiquer, mes jeunes amis, une autre formule qui permet de gagner, sinon à tous les coups, mais de gagner sûrement en définitive.
"Soyez sportifs ! Soyez chics !… "
Je vous dirai : "Jouez le jeu !"
Jouer le jeu, c'est être désintéressé.
Jouer le jeu, c'est réaliser ce sentiment de l'indépendance dont je vous parlais il y a un instant.
Jouer le jeu, c'est piétiner les préjugés, tous les préjugés, et apprendre à baser l'échelle des valeurs uniquement sur les critères de l'esprit. Et c'est se juger, soi et les autres, d'après cette gamme de valeurs. Par ainsi, il vous sera permis d'affirmer et de faire admettre que les pauvres humains perdent leur temps à ne vouloir considérer que les nuances qui les différencient, pour ne pas réfléchir à trois choses précieuses qui les réunissent: les larmes que le proverbe africain appellent "les ruisseaux sans cailloux ni sable", le sang qui maintient la vie et, enfin, l'intelligence qui classe ces humains en hommes, en ceux qui ne le sont pas ou qui ne le sont guère ou qui ont oublié qu'ils le sont.
Jouer le jeu, c'est garder farouchement cette indépendance, parure de l'existence; ne pas se laisser séduire par l'appel des sirènes qui invitent à l'embrigadement, et répondre, en pensant aux sacrifices qu'elles exigeraient en retour :
Quelle mère je quitterais ! Et pour quel père !
Jouer le jeu, c'est savoir prendre ses responsabilités et assumer les initiatives, quand les circonstances veulent que l'on soit seul à les endosser; c'est pratiquer le jeu d'équipe avec d'autant plus de ferveur que la notion de l'indépendance vous aura appris à rester libres quand même. Jouer le jeu consiste à ne pas prendre le ciel et la terre à témoin de ses déconvenues, mais, au contraire, à se rappeler les conseils laminaires d'Épictète à son disciple: il y a des choses qui dépendent de nous; il y a des choses qui ne dépendent pas de nous".
Jouer le jeu, c'est savoir tirer son chapeau devant les authentiques valeurs qui s'imposent par la qualité de l'esprit et faire un pied de nez aux pédants et aux attardés.
Jouer le jeu, c'est accepter la décision de l'arbitre que vous avez choisi ou que le libre jeu des institutions vous a imposé.
Jouer le jeu, c'est, par la répudiation totale des préjugés, se libérer de ce qu'une expression moderne appelle le complexe d'infériorité. C'est aimer les hommes, tous les hommes, et se dire qu'ils sont tous bâtis selon la commune mesure humaine qui est faite de qualités et de défauts.
Jouer le jeu, c'est mépriser les intrigues et les cabales, ne jamais abdiquer malgré clameurs ou murmures et poursuivre la route droite que l'on s'est tracée.
Jouer le jeu, c'est pouvoir faire la discrimination entre le sourire et la grimace; c'est s'astreindre à être vrai envers soi pour l'être envers les autres.
Jouer le jeu, c'est se pénétrer que ce n'est pas en tuant Caliban que l'on sauvera Ariel [dans La Tempête de William Shakespeare: Caliban incarne l'esclave opprimé et rebelle et Ariel le collaborateur].
Jouer le jeu, c'est respecter l'opinion d'autrui, c'est l'examiner avec objectivité et la combattre seulement si on trouve en soi les raisons de ne pas l'admettre, mais alors le faire courageusement et au grand jour.
Jouer le jeu, c'est respecter nos valeurs nationales, les aimer, les servir avec passion, avec intelligence, vivre et mourir pour elles, tout en admettant qu'au delà de nos frontières, d'authentiques valeurs sont également dignes de notre estime, de notre respect. C'est se pénétrer de cette vérité profonde que l'on peut lire au 50e verset des Vers d'Or [attribués à Pythagore, IIIè ou IVè siècle]: ".. Tu sauras, autant qu'il est donné à l'homme, que la nature est partout la même.." et comprendre alors que tous les hommes sont frères et relèvent de notre amour et de notre pitié.
Jouer le jeu, dès lors, c'est s'élever contre le conseil nietzschéen du diamant au charbon ;: "Sois dur !" Et affirmer qu'au-dessus d'une doctrine de la force, il y a une philosophie du droit.
Jouer le jeu, c'est proclamer qu'on ne "prend pas pour juge un peuple téméraire" et poursuivre son labeur sur le chemin du juste et de l'humain, même lorsque les docteurs et les pontifes vous disent qu'il est trop humain.
Jouer le jeu, c'est préférer à Wotan, Siegfried, "toute puissance de la jeunesse et spontanéité de la nature".
Jouer le jeu, c'est refuser les lentilles pour conserver son droit d'aînesse.
Jouer le jeu, c'est fuir avec horreur l'unanimité des adhésions dans la poursuite de son labeur. C'est comprendre Descartes et admettre Saint Thomas; c'est dire : "Que sais-je ?" avec Montaigne, et "Peut-être !" avec Rabelais. C'est trouver autant d'agrément à l'audition d'un chant populaire qu'aux savantes compositions musicales. C'est s'élever si haut que l'on se trouve partout à son aise, dans les somptueux palais comme dans la modeste chaumière de l'homme du peuple; c'est ne pas voir un excès d'honneur quand on est admis là, et ne pas se sentir gêné quand on est accueilli ici; c'est attribuer la même valeur spirituelle au protocole officiel, à l'académisme, qu'au geste si touchant par quoi la paysanne guadeloupéenne vous offre, accompagnée du plus exquis des sourires, l'humble fleur des champs, son seul bien, qu'elle est allée cueillir à votre intention.
Jouer le jeu, enfin, c'est mériter votre libération et signifier la sainteté, la pureté de votre esprit.


Monument Félix Eboué, Place des Palmistes à Cayenne (DR)

Mais qui était Félix ÉBOUÉ ?
Félix Eboué est le premier Gouverneur Général noir que l’Etat colonial français nomme pour occuper plusieurs postes hautement stratégiques dans une ère critique, notamment en Afrique et aux Antilles.
Né le 26 décembre 1884 à Cayenne (Guyane française) dans une famille modeste de cinq enfants, Félix Eboué rend son dernier souffle le 17 mai 1944. Il est inhumé au Panthéon.
Toute sa vie durant, Félix Eboué aura réussi à diriger – dans un souci premier de non violence et d’ouverture culturelle – les territoires qui lui étaient confiés.

Félix Éboué est né le 26 décembre 1884 à Cayenne (Guyane française) dans une famille de cinq enfants. Son père était orpailleur et sa mère tenait une épicerie à Cayenne.

En octobre 1901, boursier, il entre en classe de troisième au lycée Montaigne de Bordeaux.

Passionné par l'Afrique, il entre à l'École coloniale de Paris en 1906. Deux ans plus tard il est nommé élève administrateur des colonies et désigné, à sa demande, pour servir en Afrique équatoriale française.

Arrivé à Brazzaville au début de l'année 1909, il insiste pour être affecté en Oubangui-Chari. Là, nommé administrateur adjoint des colonies, il passe deux années à Bouka suivies d'une autre à Bozoum, à la frontière camerounaise.

En 1912 il est chef de la subdivision de Demara puis à partir de 1914 - alors qu'il voit sa demande d'engagement dans l'Armée refusée - à Kouango près de Bangui.

En 1918 il est affecté à la circonscription de l'Ouaka puis à celle du Bas Mbomou en 1921. Marié en Guyane en 1922 avec Eugénie Tell, il est à la même époque initié à la franc-maçonnerie. En 1923 il est nommé chef de subdivision à Bangassou puis à nouveau à l'Ouaka en 1927. En 1928, il adhère à la ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Progressiste, Félix Éboué se dépense sans compter durant les vingt années qu’il passe en Oubangui pour le territoire dont il a la charge, aidant au développement des cultures à la construction de routes et d'écoles, s'imprégnant de la culture et des traditions locales qu’il étudie en profondeur. Il écrit parallèlement plusieurs ouvrages sur le langage et les peuples d'Oubangui.

En 1930 il est promu au grade d'administrateur en chef puis, en congé en France, il participe, en avril 1931, au congrès international d'ethnographie réuni à Paris à l'occasion de l'exposition coloniale.

En janvier 1932, Paul Reynaud ministre des colonies le nomme secrétaire général auprès du gouvernement de la Martinique où, par deux fois, il assure l'intérim en l'absence du gouverneur.

En avril 1934, il est affecté dans les mêmes fonctions au Soudan français; dix mois plus tard il y est nommé gouverneur intérimaire avant d'être rappelé en France en septembre 1936. A la demande de Maurice Violette, ministre des Colonies du gouvernement Blum, Félix Éboué accepte le poste de secrétaire général de la Guadeloupe où il est nommé aussitôt gouverneur intérimaire. Arrivé à Pointe-à-Pitre en octobre 1936, il y trouve une agitation inquiétante qu'il réussit progressivement à calmer. Dans le même temps, aidé par une conjoncture économique favorable, il assainit en deux ans les finances publiques, déficitaires depuis plusieurs années et met en place les réformes sociales du Front populaire.

En juillet 1938 il est rappelé en France et nommé gouverneur de 2e classe au Tchad. Le 4 janvier 1939, Félix Éboué rejoint Fort-Lamy et se lance dans des grands travaux de construction des infrastructures économiques et militaires, en prévision d'une guerre qui apparaît de plus en plus inévitable.

L'effondrement de juin 1940 et l'occupation de Paris stupéfient le gouverneur Éboué qui, refusant l'idée de l'armistice, câble, dès le 29 juin, au gouverneur général Boisson sa détermination à maintenir le Tchad dans la guerre. Félix Éboué dont les convictions humanistes et républicaines sont aux antipodes des valeurs du gouvernement Pétain prend contact avec le général de Gaulle dès le début du mois de juillet. La France libre est officiellement reconnue par les Britanniques depuis le 7 août et elle peut alors agir ; le 24 août René Pleven et le commandant Colonna d'Ornano envoyés du général de Gaulle parviennent à Fort-Lamy où ils sont accueillis chaleureusement par Félix Éboué, le lieutenant-colonel Marchand et la population.

Le 26 août 1940 le Tchad rallie officiellement la France libre par décision unanime du gouverneur Éboué et du commandant militaire donnant un exemple immédiatement suivi par la quasi totalité des territoires de l'AEF (Congo - Oubangui-Chari) et du Cameroun. Au début du mois d'octobre 1940 le général de Gaulle se rend à Fort-Lamy où il rencontre Félix Éboué qu'il nomme, quelques jours plus tard, membre du Conseil de Défense de l'Empire et, le 12 novembre 1940, gouverneur général de l'Afrique équatoriale française.

En janvier 1941 il est décoré de la Croix de la Libération et nommé membre du Conseil de l'Ordre de la Libération. A la même époque, Félix Éboué libère les chefs africains incarcérés par Boisson et commence à définir les grandes lignes d'une nouvelle politique indigène en AEF qui devra s'appuyer sur les élites locales, maintenir et développer les structures sociales déjà existantes et améliorer les conditions de travail tout en favorisant le développement économique. Il soutient aussi en priorité la poussée des Forces françaises combattantes en Afrique du Nord.

En juillet 1942, sur sa proposition, le général de Gaulle signe trois décrets fixant le statut des notables, organisant les communes africaines et créant un office du travail. En septembre, il reçoit le général de Gaulle en inspection en AEF.

Du 30 janvier au 8 février 1944, il participe activement à la conférence de Brazzaville sur la question coloniale ouverte par le général de Gaulle et au cours de laquelle il voit dans leur ensemble ses théories reprises et adoptées. Le 16 février 1944, accablé de fatigue à la suite de la conférence, il quitte Brazzaville accompagné de son épouse et de sa fille pour un voyage au Soudan anglo-égyptien et en Égypte.

Au Caire, il parvient à apaiser les différends entre le Comité français de la Libération nationale (CFLN) et le premier ministre du roi d'Égypte Nahas Pacha. Au début du mois de mai il donne au lycée français du Caire une conférence sur l'AEF "de Brazza à de Gaulle" lorsque, pris d'un malaise, il doit s'interrompre et s'aliter.

Une congestion pulmonaire se déclare et, le 17 mai 1944, Félix Éboué rend son dernier souffle. Le 20 mai 1949, il est inhumé au Panthéon. Parmi ses ouvrages, on peut lire:

Langues Sango, Banda, Baya, Mandjia : notes grammaticales, mots groupés d'après les sens, phrases usuelles, vocabulaire. E. Larose, Paris, 1918
Les sociétés d'initiés en pays Banda. Brazzaville, 1931
Les peuples de l'Oubangui-Chari. Essai d'ethnographie, de linguistique et d'économie sociale, Paris 1933
La clef musicale des langages tambourinés et sifflés, Imprimerie du gouvernement, Koulouba 1935
Jouer le jeu. Message aux adultes et aux jeunes, Editions Basse-Terre (Guadeloupe), 1937

L’Afrique française libre, Bureau d'information de la France combattante, New Delhi, 1942
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Sépulture de Félix Eboué au Panthéon, Paris (DR)

Voir aussi, en cliquant sur les liens suivants:
Le site de L'Ordre de la Libération:
Félix Eboué sur le site de l'Ordre national d ela Libération
Le site Hérodote de "Toute l'Histoire en un clic":
Félix Eboué sur www.herodote.net
Le site des Archives nationales d'Outre-Mer:
Dossier Félix Eboué dans les archives d'Outre-Mer
Le site de l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale:
Félix Eboué dans la Seconde Guerre mondiale