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'LE DRAME JUIF', discours de Gaston Monnerville, le 21 juin 1933, Place du Trocadéro

Lieu

Félix ÉBOUÉ au Panthéon national, Paris
PARIS
Monuments et lieux commémoratifs
Événements culturels

'LE DRAME JUIF', discours de Gaston Monnerville, le 21 juin 1933, Place du Trocadéro

Dates
20 juin 2015 > 30 nov. 2018
Adresse
Place du Trocadéro - Félix ÉBOUÉ au Panthéon national, Paris - Place du 11 novembre - 75016 Paris

1933 : Quand Gaston Monnerville,
député de la Guyane, rappelait que :
"Quelques crimes, toujours précèdent les grands crimes"
(Jean Racine, Phèdre)

Gaston Monnerville dans son discours au Trocadéro du 21 juin 1933 cherche à capter la conscience publique pour saisir l’actualité brûlante de ce que Jean Racine énonce dans Phèdre:
'Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes'.
Témoin inquiet de la montée de l’antisémitisme en Allemagne, ce docteur en droit, petit-fils d’esclave, nous rappelle à  nous Français que s'agissant de racisme, nul acte n’est insignifiant. Ou comme le professeur antillais de Frantz Fanon le rappelait à ses élèves :
« Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » *

La France de 2015 laisse penser que la discrimination et la haine raciales sont beaucoup plus que de vivaces souvenirs du XXe siècle, on en voit les oeuvres, on les garde en tête.
Les mots de Gaston Monnerville, prononcés il y a 82 ans, parlent encore au présent. Arrivé à Toulouse au lycée Pierre-Fermat, il a été successivement député, sénateur de la Guyane, sénateur du Lot, président du Conseil, premier président du Sénat de la Ve République et a terminé sa carrière au Conseil constitutionnel.

Le discours que nous restituons ici porte ce caractère d’enseignement intemporel qui permet à une parole-témoin d'hier de trouver un écho puissant aujourd'hui. "Le drame juif" convoque une vigilance de tous les instants face aux actes guidés par des pensées racistes, et rappelle l'idée-force, intemporelle, de la lutte contre l’esclavage.

LE DRAME JUIF

ALLOCUTION DE M. Gaston MONNERVILLE,
Député de la Guyane
(Discours prononcé le 21 juin 1933, au Trocadéro)

Mesdames, Messieurs,

Le drame qui angoisse nos frères de race juive n'a pas son écho seulement dans leur coeur.
Chacun de nous se sent atteint au meilleur de son intelligence et de sa sensibilité, lorsqu'il assiste au spectacle d'un gouvernement qui renie ce qui fait la beauté d'une nation civilisée ; je veux dire : le souci d'être juste, la volonté d'être bon envers tous les membres de la famille humaine, quelle qu'en soit la religion, la couleur ou la race.
Me tournant vers les persécutés d'Allemagne, je leur apporte mon fraternel salut et je leur dis :
Nous, les Fils de la Race Noire, nous ressentons profondément votre détresse. Nous sommes avec vous dans vos souffrances et dans vos tristesses Elles provoquent en nous des résonances que ne peuvent pas saisir pleinement ceux à qui n'a jamais été ravie la liberté. S'il est vrai que l'hérédité est la mémoire des races, croyez que nous n'avons pas perdu le souvenir des souffrances de la nôtre. Et c'est ce qui, en dehors même du plan supérieur de la solidarité des hommes, nous rapproche davantage de vous et nous détermine à nous associer à votre protestation.
Nous sommes à vos côtés et vous nous trouverez toujours à vos côtés, chaque fois qu'il s'agira de lutter contre une mesure ou contre un régime qui tendrait à détruire la justice entre les hommes, ou à abolir leur liberté. Nous nous indignons avec vous ; nous protestons avec vous, de toute la force de notre idéalisme, devant les actes de l'obscurantisme hitlérien. Le Racisme allemand, expression suprême d'une mentalité antisociale qui nous reporte aux anciens âges, ne saurait trouver une audience favorable dans un pays comme la France « nourrie des idées générales du monde ».
Elle la trouvera moins encore auprès de nous, fils lointains ou immédiats de cette Afrique, qui a été si malheureuse au cours des siècles. C'est que nous ne nous rappelons jamais sans une émotion poignante les effets du préjugé de race qui a marqué le passage de l'Allemagne en Afrique.
Souvenez-vous ! Une guerre d'extermination, froidement voulue, implacablement menée contre les Hereros, dans l'ouest Africain ; 40.000 Herreros massacrés !

                                                    Survivants Hereros vers 1907 (actuelle Namibie) © DR
L'Administration continua l'oeuvre de l'armée. Les indigènes survivants se virent privés de tout droit. Parqués dans des camps spéciaux, ils subirent les plus bas traitements. Leur disparition totale fut la conséquence de cette politique. Il n'y eut plus que des Allemands dans le Sud-Ouest Africain.
"Toujours quelques crimes précèdent les grands crimes".
Il y avait dans les massacres africains des promesses qui sont aujourd'hui tenues, hélas ! Il y avait en eux l'annonce des assassinats hitlériens. Si bien que l'on peut voir dans le martyr des Africains allemands une préfiguration parfaite de l'actuel martyre des Juifs allemands.
Le cycle terrible tend vers son point de perfection ; le racisme donne sa pleine mesure. Il ne vous surprendra pas que nous suivions avec une attention particulière le développement de son évolution, si humiliante pour la raison humaine. Il ne vous surprendra pas que notre inquiétude s'avive, au moment même où nous apprenons qu'à la Conférence de Londres, l'Allemagne hitlérienne demande le retour au Reich de ses anciennes colonies.

                                                           Têtes coupées de Herero utilisées pour des expérimentations au début du XXème siècle © DR
Vous concevez, vous les victimes du racisme allemand, combien grande est notre anxiété, combien s'aiguise notre vigilance, à cette annonce. L'attitude de l'Allemagne actuelle vis-à-vis des minorités, l'hostilité violente qu'elle manifeste contre ceux qui ne sont pas Aryens [**voir encadré ci-après], nous dictent notre conduite. Nous devons veiller à ce qu'elle n'obtienne pas la tutelle des populations africaines. La tâche, si belle et si noble, de guider des hommes vers une évolution sociale meilleure ne doit être dévolue qu'aux nations qui ont conscience de leur devoir humain. Le racisme allemand les ignore, ou les méprise. Faisons tout pour l'empêcher d'étendre son action néfaste à l'Afrique Noire. Luttons pour en circonscrire les effets désastreux. Menons cette lutte avec sérénité, certes, mais une sérénité qui ne doit exclure ni l'ardeur, ni la fermeté. Il y faudra sans doute quelque courage. Pour aboutir, qu'il nous suffise de nous inspirer du principe qui a été le guide essentiel de l'homme qu'on a eu raison de tant louer ce soir ; de l'abbé Grégoire, ce coeur "nourri du lait de l'humaine tendresse, dont les oeuvres, les actes et la vie même en furent une constante, une magnifique illustration :
                                                                      IL N'Y A PAS DE VERTU SANS COURAGE.
Gaston MONNERVILLE (1933)

                                                          Gaston Monnerville © DR
"QUAND VOUS ENTENDEZ DIRE DU MAL DES JUIFS
DRESSEZ L'OREILLE, ON PARLE DE VOUS
!
"
* "C’est au nom de la tradition que les antisémites valorisent leur 'point de vue'.
C’est au nom de la tradition, de ce long passé d’histoire, de cette parenté sanguine avec Pascal et Descartes, qu’on dit aux juifs : vous ne sauriez trouver place dans la communauté.
Dernièrement, un de ces bons Français déclarait, dans un train où j’avais pris place : 'Que les vertus vraiment françaises subsistent, et la race est sauvée ! À l’heure actuelle, il faut réaliser l’Union nationale. Plus de luttes intestines ! Face aux étrangers (et, se tournant vers mon coin) quels qu’ils soient.' Il faut dire à sa décharge qu’il puait le gros rouge ; s’il l’avait pu, il m’aurait dit que mon sang d’esclave libéré n’était pas capable de s’affoler au nom de Villon ou de Taine.
Le juif et moi : non content de me racialiser, par un coup heureux du sort, je m’humanisais. Je rejoignais le juif, frère de malheur.
Une honte !
De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : 'Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.' Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire  un antisémite est forcément négrophobe."

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs.

** Le zoologiste Leonard Schultze se plaignait de ses difficultés à collecter des échantillons animaux en raison de la guerre contre la résistance Herero, mais, ajoutait-il, cela présentait des 'opportunités d'anthropologie physique': "je pus ainsi exploiter des victimes de guerre et prélever des parcelles des cadavres indigènes…Des prisonniers hottentots étaient souvent mis à ma disposition".

Les prisonniers africains furent transformés en matériel humain pour diverses expérimentations de laboratoire, conçues pour confirmer l'infériorité raciale des noirs. Elles étaient supervisées par le Dr. Eugène Fischer, qui devint le premier généticien du régime nazi. Des expériences furent ainsi menées par le maître de Josef Mengele, dit "L'Ange de la Mort", qui opérera à Auschwitz 40 ans plus tard.

On étudia et on pratiqua des 'essais' sur les têtes de 778 prisonniers de guerre Herero et Nama, dont certaines furent dûment numérotées et étiquetées. Ces recherches visaient à prouver l'infériorité de la "race" noire vis-à-vis de la race 'aryenne' germanique. Mesurant les crânes, les traits faciaux et la couleur des yeux, avec ses assistants, il voulait établir l'infériorité des 'races indigènes' et leur 'animalité', selon ses propres termes. L'ouvrage de Fischer, professeur de Josef Mengele (qui conduira ses expériences sur des enfants juifs au camp de concentration d'Auschwitz), "Les Principes de l'Hérédité humaine et l'Hygiène raciale", fut l'une des lectures favorites d'Hitler.